samedi 25 avril 2015

En 1857 à Lyon, les premiers jours du parc de la Tête d'Or



Lyon, 30 juin 1857.
Embellissements de Lyon - Le Parc
Parmi toutes les créations dont notre ville sera redevable à l'intelligente initiative de M. le Sénateur Vaïsse, le parc établi sur les terrains de l'ancien domaine des hospices appelé la Tête d'Or, occupe certainement un des premiers rangs, si ce n'est le premier. Bien avant l'administration actuelle, on s'était en effet préoccupé de la régénération du vieux Lyon : on avait rêvé de larges percements et de quartiers neufs ; on avait discuté la question des eaux, reconnu la nécessité d'un vaste réseau de canaux souterrains embrassant toute l'agglomération lyonnaise. Sous ces divers rapports, celle-ci n'a fait que suivre la voie déjà tracée en l'élargissant, en y apportant des combinaisons plus hardies, et surtout en faisant passer des projets déjà arrêtés, ou étudiés dans le domaine de la pratique.

L'orangerie du Parc de la Tête d'Or (Collection Ville de Lyon) 
Quant à la création dont il s'agit elle a le mérite d'une nouveauté complète, répondant à des besoins immenses, incontestables, et de nature variée, mais qui jusque-là n'avaient pas été nettement formulés, ou qui du moins n'avaient pas été l'objet des préoccupations de l'autorité locale. Quoique puissent en dire des esprits qui se croient sérieux, et qui ne sont que routiniers, un vaste jardin public établi aux portes d'une grande et populeuse cité, offrant à toutes les classes de la population un lieu d'agrément et de promenade, un moyen de respirer un air pur, et de se livrer à un salutaire exercice, plaçant toutes les jouissances de la campagne à côté des immondices, du tumulte et des labeurs de la ville, n'est rien moins qu'une œuvre frivole ; ne répondant qu'à une pensée de luxe. C'est une grande mesure d'hygiène publique, et même une habile mesure économique ; c'est une compensation salutaire à toutes les causes d'insalubrité, à toutes les influences morbides dont les habitants des centres manufacturiers surtout, éprouvent les conséquences fâcheuses ; c'est un moyen de retenir dans l'enceinte municipale cette foule qui en émigre les dimanches et les jours de fête, surtout pendant la belle saison ; d'y attirer les visiteurs étrangers , d'y fixer même de nouveaux habitants par l'appât d'une villégiature placée à leur portée, accessible à tous, sans frais, et presque sans déplacement.
Si se plaçant à un point de vue plus élevé encore, et dont il a été certainement tenu compte dans les projets élaborés et en voie d'exécution, on doit transporter sur ces terrains le jardin botanique qui étouffe dans les bas-fonds où il est aujourd'hui confiné au cœur d'un quartier populeux ; si l'on y fonde une école théorique  et pratique d'horticulture ; si l'on y installe une collection zoologique, et si l'on s'y livre à des expériences de pisciculture qui rencontreront là tous les éléments possibles de succès, on reconnaîtra que la création dont nous allons nous occuper pourra devenir un élément précieux d'instruction populaire, dont notre ville et ses environs ne tarderont pas à ressentir les heureux effets, même sous le rapport de l'alimentation publique.En attendant, le parc dont il s'agit, et dont l'inauguration doit avoir lieu le premier juillet, est déjà, malgré son état d'inachèvement, malgré la nouveauté des plantations faites, une promenade très goûtée, qui attire la foule les dimanches et les jours de fête, et qui, dans le courant de la semaine, est visité par d'assez nombreux promeneurs, amateurs de beaux ombrages, de vertes et fraîches prairies.
Aux termes du traité passé avec l'administration des hospices, d'après les nécessités créées par l'embranchement du chemin de fer de Genève qui mettra en communication la gare des Petits-Brotteaux avec celle de la Guillotière, l'espace consacré à l'établissement de notre Parc lyonnais formera un vaste et irrégulier triangle. Il sera limité d'un côté par le quai de la Tête d'Or qui doit être construit en prolongement et à l'amont de celui d'Albret ; d'un autre côté par la chaussée du chemin de fer qui sera en même temps une protection plus que suffisante contre tout débordement possible du Rhône, et enfin du troisième côté par la ligne des fortifications qui, grâce au chemin de ronde, à ses glacis et à ses terre-pleins complantés de platanes et d'ormes, de saules et d'autres arbres aquatiques, forme un délicieux encadrement à cette nappe de verdure qui s'étend à ses pieds.
Défalcation faite des dix hectares que doit absorber la construction du quai de la Tête d'Or, et du bas port qui règnera sur tout son développement , la superficie du Parc qui devait être primitivement de 114 hectares, se trouvera définitivement réduite à 104. Cet espace se trouve divisé en deux parties à peu près égales et très différentes de nature et d'aspect par la levée en terre qui le traverse obliquement de la tête du quai d'Albret jusqu'au Grand-Camp. Au nord de cet obstacle, se trouve l'ancien lit du Rhône sur l'emplacement duquel on creuse le futur lac qui doit en faire le principal ornement. La vase et les terres qu'on extrait sont rejetées sur tout le pourtour de manière à exhausser le sol très bas dans toute cette région. Cette dernière partie du Parc présente aujourd'hui un aspect informe et presque sauvage ; aucune plantation n'y a été faite ; aucun chemin n'y a été tracé, et les travaux qu'on y a commencés ne s'achèveront probablement pas avant que la haute et large digue insubmersible qui doit la protéger  contre les débordements du Rhône, ne soit terminée.
L'allée principale et l'observatoire du Parc de la Tête d'Or (Collection Ville de Lyon)
Mais en se rapprochant de la levée en terre, on rencontre un terrain plus élevé, naturellement complanté de peupliers, de saules, et d'un assez grand nombre d'ormes séculaires ou presque séculaires ; c'est ce qu'on appelait naguère le bois de la Tête d'Or. D'importants travaux ont été déjà exécutés pour permettre aux promeneurs d'entrer en jouissance de cette futaie dont la nature a fait les principaux frais. Des allées sablées et fermées par de simples fils de fer supportés par des poteaux, circulent sous ces ombrages qui, à part un petit nombre de souches sacrifiées aux exigences de la situation, ont été pieusement conservées. Les inégalités du sol ont disparu, et des pentes régulières ont été établies. Là où le gazon naturel avait été recouvert ou supprimé, il a été remplacé par des semis qui forment déjà une pelouse non interrompue sur laquelle l'œil se repose avec délices. On se souvient de ce fossé bourbeux par lequel s'écoulaient les eaux du ruisseau de la Rise, et qui formait la clôture naturelle du bois. Il a été nettoyé, régularisé, et de charmants ponts rustiques jetés sur ce canal bordé de peupliers et de saules, permettent aux piétons et même aux voitures de passer commodément, et en toute sécurité, d'une rive à l'autre.
En deçà de la levée en terre dont nous avons parlé plus haut, dans l'espace où s'élèvent les bâtiments de l'ancienne ferme, on trouve un terrain parfaitement uni, très propre à la culture, et qui naguère était entièrement occupé par des prairies et des terres à blé. C'est sur cette seconde partie un peu inférieure en superficie à la précédente, mais protégée dès à présent contre les crues du Rhône, qu'ont été exécutés les principaux embellissements. Cet espace est sillonné dans tous les sens par des avenues sinueuses destinées à la circulation des voitures, et par de charmants sentiers réservés aux piétons. Le système suivi pour la construction de ces voies a permis de donner quelques légers mouvements au sol dont le niveau était auparavant d'une horizontalité parfaite. Pour l'établissement des chemins à voiture, on a creusé à une profondeur de 1 mètre 50 à 2 mètres, en rejetant les déblais de chaque côté, et à une certaine distance. Ces excavations ont été comblées à l'aide de graviers extraits du Rhône par une drague à vapeur, élevés à la hauteur du quai par une machine ad hoc, et transportés jusqu'aux points les plus éloignés à l'aide de chemins de fer provisoires ; puis on a jeté de la terre et du sable fin sur la surface extérieure ; on a passé le rouleau, et l'on a obtenu ainsi des routes que les roues des voitures ne défonceront pas, et qui resteront étanches dans les temps les plus humides. Rejetées de chaque côté, comme nous l'avons dit, les terres extraites de ces tranchées ont servi à former de légères éminences sur lesquelles on a semé de frais gazons, planté quelques milliers d'arbres de toute nature, dessiné de gracieuses corbeilles d'arbustes et de fleurs, et au travers desquelles serpentent des allées que recouvriront plus tard de frais ombrages, mais qui, dès à présent, ne laissent pas que d'être agréables à parcourir pour le promeneur dont les regards se reposent partout sur la verdure et sur les fleurs.
Une amélioration dont le besoin se faisait vivement sentir par les temps de chaleur que nous venons de traverser, vient d'être ajoutée à celles qui précèdent. Une conduite en fonte, branchée sur celles qui alimentent le quartier des Brotteaux, et qui est continuée sur un vaste développement à l'intérieur du parc, a permis d'y établir un service d'arrosage avec les eaux de la Compagnie générale. Chaque soir une foule de jets d'eau contenus par des boyaux en cuir, jaillissent du sol de tous côtés et humectent les gazons et les arbres de plantation récente.
Certainement, ce n'est là encore qu'une faible ébauche qui ne permet pas d'apprécier tout ce que sera plus tard cette intéressante amélioration. Une grande partie de ce périmètre, celle qui un jour offrira peut-être le plus d'attrait, est encore dépourvue d'agrément et presque inaccessible. Beaucoup d'avenues sont à terminer, d'autres devront s'ajouter à celles qui existent. Les bâtiments de la ferme, en partie démolis, doivent subir une réparation complète, être embellis et appropriés à cette destination nouvelle. Mais, dès à présent, nous le dirons en toute assurance, la population savoure avec un sentiment d'ineffable volupté la faculté de pouvoir disposer pour ses promenades quotidiennes, et surtout pour celles du dimanche, d'un vaste espace, libre de constructions industrielles, libre de baraques et d'ignobles échopes, libre de chemins vicinaux poudreux, malpropres et incommodes, à l'abri des émanations malsaines et désagréables qui s'exhalent des usines, libre enfin de toutes ces trivialités faubouriennes qui affligent partout les yeux délicats aux abords d'une grande ville manufacturière. Là du moins, et en attendant les riches ombrages que l'avenir nous promet, il y a de vertes prairies, des arbres, de l'eau ; il y a absence de poussière, de bruit, il y a presque la solitude et le repos à côté des tumultes de la grande ville.
Dans deux années d'ici, quand la digue insubmersible aura été terminée ; quand la Compagnie de Genève aura achevé ses travaux ; quand le lac, creusé à une profondeur suffisante, présentera une vaste nappe d'eau d'une limpidité parfaite, environné de berges gazonnées ou complantées d'arbres, semées de loin en loin de chalets pittoresques, notre ville sera en possession, sinon d'un parc comparable comme étendue au bois de Boulogne, du moins d'une charmante et fraîche promenade qu'elle pourra montrer avec un certain orgueil aux étrangers, et qui offrira à la masse sédentaire de la population tous les plaisirs de la villégiature placés à sa porte et pour ainsi dire sous sa main.  
Source : Le Courrier de Lyon - A. Jouve - Bibliothèque de Lyon Part-Dieu
Lyon, début juillet 1857.
ARRÊTÉ 
Ouverture du Parc de la Tête d'Or 
Nous, Sénateur, chargé de l'administration du département du Rhône,
Vu le décret des 24-31 mars 1852 ;
Vu le rapport de M. l'ingénieur en chef du service municipal, en date du 2 juillet courant;
Avons arrêté :
Art. 1er. Le parc de la Tête d'Or sera ouvert, tant aux voitures particulières qu'aux voitures de place, à partir de dimanche prochain 5 juillet.
Art. 2. Le prix de la course et de l'heure, tel qu'il est appliqué aux voitures de place dans l'intérieur de la ville de Lyon, sera le même pour les courses faites dans l'enceinte du parc. En conséquence, les cochers seront tenus de conduire à la course, sans augmentation de prix, à tel point du parc qui leur sera désigné.
Art. 3. Les contraventions aux dispositions qui précèdent seront constatées et poursuivies conformément aux lois.
Art. 4. M. l'ingénieur en chef du service municipal, M. le commissaire spécial chef de la police de sûreté, MM. les commissaires de police et capitaines de sergents-de-ville, chacun en ce qui le concerne, sont chargés de l'exécution du présent arrêté.
Source : Le Courrier de Lyon - Bibliothèque de Lyon Part-Dieu  
Lyon, 6 juillet 1857.
Ouverture du parc de la Tête d'or au public
Hier, dimanche, jour de l'ouverture officielle du parc de la Tête d'Or, cette promenade a été envahie dans la soirée par une affluence considérable de visiteurs appartenant à toutes les classes de la population. Mais la population endimanchée s'était surtout accumulée dans les saulées et les prairies naturelles qui se trouvent à l'extrémité nord de ce vaste enclos, et où elle pouvait prendre ses ébats en toute liberté. Les allées sablées réservées aux piétons étaient suivies par un nombre de promeneurs si considérable qu'il a fait trouver leur dimension un peu étroite. Un grand nombre d'équipages, de voitures de place, et de cavaliers circulaient d'ailleurs dans les chemins affectés plus particulièrement à cette destination et ajoutaient à l'animation de l'aspect général.
Depuis hier le point de départ de la ligne omnibus qui suit la rue Impériale, et aboutit à la gare de Perrache, est à la tête du quai d'Albret, à l'entrée même du parc, dont la fréquentation se trouvera ainsi facilitée pour la partie de la population qui habite l'extrémité méridionale et la plus éloignée de la ville.
Source : Le Courrier de Lyon - Bibliothèque de Lyon Part-Dieu  

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